REPENSER LE TRAVAIL ET L’ÉCONOMIE AVEC TOUS

Gérard BUREAU, fondateur d’initiatives solidaires et volontaire permanent ATD* Quart Monde depuis plus de 40 ans, nous livre son regard sur le rôle de l’économie dans la lutte contre la pauvreté. (*Agir Tous pour la Dignité)

Tiré du journal Feuille de Route d’ATD Quart Monde. Propos recueillis par Jean-Christophe SARROT.

 

L’économie, c’est important pour les pauvres ?

C’est primordial. Lorsqu’une personne confrontée à la pauvreté trouve la possibilité de vivre d’une activité salariée digne et adaptée à sa situation, c’est 80% de la lutte contre la pauvreté qui est gagnée et, en même temps, c’est l’économie qui s’en porte mieux.

L’économie a-t-elle besoin des pauvres ?

Contrairement à ce qui se dit, elle ne peut pas s’en passer. Les pauvres courent le monde là où on a besoin d’eux, mais cette même économie les broie par les conditions précaires qui leur sont faites et finit par les rejeter, en contribuant à créer l’extrême pauvreté. Elle les remplace par d’autres pauvres qu’elle met en concurrence les uns avec les autres, les sans papiers, les Roms… L’utilisation du travail précaire ou non déclaré (1) par les entreprises en est l’exemple le plus flagrant. Beaucoup disent que ce sont les personnes qui choisissent le travail au noir. En fait, c’est souvent la seule activité qui leur est ouverte. On entend dire qu’ils sont un poids pour l’économie, alors que cela arrange bien cette économie-là de leur payer une allocation de survie pour ne pas être freinée dans sa course folle.

Qu’est-ce que les pauvres ont à dire sur l’économie ?

Si l’on parle d’une économie où toute personne aurait une utilité pour créer des richesses matérielles et sociales, ils ont à nous apprendre tout comme les économistes. Par exemple, sur toute la planète, les pauvres ont toujours recyclé les matériaux. Cela a été considéré trop longtemps comme une sous-activité informelle. Aujourd’hui, c’est un secteur d’avenir et un défi environnemental. Or on vole ce travail des pauvres pour l’introduire dans l’économie de marché sans les y associer. Cet exemple pourrait être décliné au niveau de la construction, de l’agriculture, des services, etc. Les pauvres ont toujours été au cœur de l’économie. Il faut, non pas tant les réintroduire – car on le fait quand l’écart est trop grand à combler -, mais les associer aux évolutions et créer avec eux les conditions où personne ne serait laissé de côté.

Est-ce réaliste ?

Les entreprises qui le font disent que cela permet de penser des équipes de travail où l’on est amené à mieux tenir compte de chacun et où il y a plus de créativité, en particulier dans le secteur des services. Avec eux, nous pouvons aussi explorer d’autres champs possibles de l’emploi salarié dans nos sociétés. La création de richesses matérielles a aujourd’hui moins besoin de main d’œuvre et doit retrouver sa « juste place » à côté d’autres activités qui sont indispensables à la vie en société : des activités sociales, culturelles, environnementales, associatives qui contribuent aussi à l’économie.

Les citoyens peuvent-ils changer l’économie ?

S’ils ne restent que dans la contestation et attendent tout de l’État, s’ils ne font pas le pas d’apporter des premières réponses, il n’y aura pas non plus de réponses des entreprises ni de l’État. Les classes moyennes – et l’ensemble des salariés – devraient accepter une contribution volontaire qui transiterait par une espèce de comité d’entreprise commun afin de soutenir des projets économiques alternatifs. Ils pourraient aussi décider de se fournir auprès d’entreprises innovantes en matière de mixité sociale, etc. On ne serait plus dans l’insertion – qui est un rattrapage impossible -, mais dans l’innovation qui anticipe les évolutions et est créatrice de richesses.

Lutter contre la pauvreté créerait de la richesse ?

Oui. Éradiquer la pauvreté permettrait non seulement aux plus pauvres de vivre plus dignement, mais aussi à tous de vivre mieux (2) car la crise fait aujourd’hui peur à la majorité des citoyens.


(1)  7,3% des entreprises sous-déclarent les heures travaillées par leurs employés (rapport 2011 de l’Acoss, la branche recouvrement de la sécurité sociale).


(2) L’étude « The Economics of Poverty » de 2006 montre que pour 1 dollar investi dans la lutte contre la pauvreté, chaque Américain aurait un « retour sur investissement » de 3,75 dollars.

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