La plus grande richesse

Article « La plus grande richesse », dans lequel Gérard Bureau campe le contexte général du travail et de l’accès à l’emploi pour les plus pauvres dans l’histoire récente de nos sociétés. Article paru dans la revue Quart Monde N°217 (http://www.editionsquartmonde.org)

 

« Tu vois mes mains ? » Cet homme de Noisy-le-Grand, qui avance ses mains sous notre regard en 2000, est en train de nous montrer que leur peau est maintenant trop lisse et trop blanche. Et il termine notre entretien avec ces mots, que nous notons devant lui : « J’ai besoin de travailler, si t’as pas de travail, t’existes même pas, t’es rien, déjà que je suis plus rien… » Et pourtant, il a une longue histoire de plus de vingt ans d’emploi qualifié avant la « dégringolade », pour lui due à la modernisation de son entreprise, qui l’a éjecté. Comme beaucoup d’autres personnes interviewées pour initier avec elles la création de l’entreprise qui deviendra TAE (Travailler et apprendre ensemble)(1), le chômage et la misère semblent cacher à la vue des autres son passé de travailleur, sa compétence et jusqu’à sa volonté de « tenir » au travail. Cette histoire n’est pas nouvelle et est partagée par des millions de personnes qui, à travers les âges, ont toujours été les premières à payer le prix des mutations, de la modernisation, des restructurations, des gains de productivité, de la compétitivité et aujourd’hui de la mondialisation et de la nouvelle économie de l’information.

 

Les plus pauvres mis en concurrence

A la loi du marché et à l’exploitation ouvrière s’est ajouté pour les plus pauvres le décrochage des luttes syndicales et politiques. Ces salariés les plus précaires n’ont jamais eu les moyens de se rassembler et de peser sur les enjeux sociaux quand la croissance d’après seconde guerre mondiale aurait permis de mettre en œuvre « un emploi pour tous » dans les pays industrialisés ainsi que le développement dans les pays pauvres à leur rythme et avec leur auto détermination. Il y avait une croissance possible pour tous, et même plus, puisqu’on a déplacé massivement des travailleurs étrangers au détriment du développement dans leur pays d’origine. La mise en concurrence des plus pauvres du monde sur le marché du travail, en faisant d’eux les esclaves du progrès social des autres, est le mensonge honteux de notre époque sur lequel la majorité des sociétés ferme les yeux. Sortir de ce mensonge exige une recréation de l’économie à laquelle nous ne semblons ni prêts ni disposés. La relecture du processus ayant abouti à la sortie de l’esclavage à la fin du 19ème aurait beaucoup à nous apprendre pour oser abolir cette situation, au nom du « principe » des droits de l’homme, en imposant à nos sociétés et à l’économie d’être régies par le respect de ces mêmes droits de l’homme et non l’inverse.

Au-delà de l’indignation : des chemins possibles

Mais l’indignation et l’analyse ne suffisent pas et peuvent même ajouter à l’impuissance si des actes ne préfigurent pas les chemins possibles. Les activités économiques dans l’histoire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1957, en particulier en France, montrent les voies qu’ont empruntées des hommes et des femmes pour relever ce défi de ce qu’on appelle communément le « travail décent » et « l’économie solidaire ». Le but de cet article n’est pas de faire une rétrospective qui serait par trop résumée et donc sans substance, mais d’en tirer les leçons pour l’action d’aujourd’hui. L’ouvrage de Xavier Godinot On voudrait connaître le secret du travail (2) et l’évaluation 2010 de l’entreprise TAE(3), faite à l’occasion du séminaire international auquel participaient les acteurs de trois autres projets menés à Madagascar, au Guatemala et au Sénégal, en rendent compte dans le détail.

Depuis la fondation d’ATD Quart Monde en 1957, au regard de l’économie et de l’emploi, nous pouvons identifier deux périodes passées : 1945-1965, 1966-1998, et une troisième dans laquelle nous sommes actuellement : 1999-2010. N’en restant jamais aux constats de paupérisation croissante, cet article rend compte des refus que le Mouvement ATD Quart Monde leur a opposés et des défis qui en ont découlé, mis en œuvre par des projets pilotes.

1945-1965 : Refus de la mendicité et de la fatalité. Vers un travail digne

1966-1998 : Refus de l’assistance et de la culpabilité. Pour l’accès à la formation

1999-2010 : Refus de l’inutilité sociale et du gâchis humain. Repenser le travail et l’activité humaine.

1945-1965 : l’après-guerre en Europe et la sortie du colonialisme dans les pays du Sud.

Pour des raisons différentes, les sociétés du Nord et du Sud sont devant un formidable défi de liberté et de progrès. La reconstruction d’après-guerre, la décolonisation et le développement libéré ouvrent des perspectives inédites de croissance et de bien-être pour tous. En France, l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 vient rappeler qu’une partie de la population n’a pas pris le train et les bidonvilles aux portes des villes regroupent les pauvres du monde entier qui s’accrochent aux marchepieds et réussiront, ou non, à le prendre. Les premières lois sociales et familiales sont même restrictives : un ménage doit justifier d’un certain nombre d’heures de travail pour avoir droit aux premières allocations familiales. Si la misère a toujours existé, plus profonde que la pauvreté, cette époque met en lumière comment sciemment elle est créée de toutes pièces en violant les deux droits inaliénables qui font qu’une personne fait partie de la société : habiter au milieu des autres et être utile à soi-même et à sa famille en même temps qu’à la société, par un travail décent. En créant ATD Quart Monde, le père Joseph Wresinski affirme d’emblée le refus que des familles puissent être reléguées hors société dans des conditions indignes qui rendent impossible en particulier l’accès à l’éducation pour les générations futures ; et le refus que des hommes et des femmes finissent par accepter comme fatale l’obligation de mendier pour survivre au lieu de contribuer à la création de richesses. Le premier, il retrousse ses manches et travaille avec les hommes à construire un jardin d’enfants, une chapelle, un foyer familial, et mettre au cœur du bidonville ce qu’il estimait revenir de droit à ces familles au même titre qu’à toute autre famille. Il invite les premiers volontaires permanents à être compagnons de travail de ces hommes et de ces femmes en allant chercher du travail avec eux et en vivant du même salaire. Il appelle par ses actions le combat ouvrier à ne pas laisser une nouvelle fois le sous-prolétariat se perdre dans la misère et invite à changer de l’intérieur les conditions indignes. C’est pour les femmes qu’est créé un premier atelier d’emballage, le « scotch », partenariat avec l’entreprise du même nom pour avoir d’autres ressources que la mendicité quand l’homme du foyer ne rapportait rien. Il n’a pas été question dans cette première période de créer un atelier pour les hommes car il y avait du travail dans les usines et les champs. Il fallait le reconquérir ensemble en brisant l’isolement et la concurrence entre travailleurs. L’atelier « scotch » est arrêté en 1967 pour passer à des activités de formation, en particulier pour les jeunes, afin de relever le défi de la période suivante qui était déjà en marche : la modernisation.

 

1966-1998 : la modernisation dans les pays du Nord et le développement dans les pays du Sud.

Au niveau des jeunes, ATD Quart Monde crée dans différents lieux, en lien avec les écoles, des ateliers pré professionnels ouvrant la perspective d’accéder aux métiers de la ferronnerie, soudure, mécanique, menuiserie, métiers symboles du statut d’ouvrier et garantie d’être attendu sur le marché du travail au-delà des emplois de basse œuvre où le travail est précaire, mal protégé et moins bien rémunéré. Mais la rapidité de la modernisation va plus vite et les plus pauvres inaugurent avant d’autres le chômage de longue durée. Ils sont réduits purement et simplement à l’assistance qui commence à se mettre en place massivement. Pour « relever la tête » et pouvoir affirmer « nous sommes tous des travailleurs », sont créés dans les années 1970 des ateliers de production appelés « ateliers de promotion professionnelle » dans des domaines variés. Le sursaut de la dignité fait surseoir aux accords avec l’administration qui veut soutenir ces initiatives mais dans la ligne des ateliers protégés et en allant jusqu’à envisager la notion de handicap social. Après une longue bataille et en lien avec d’autres courants, l’administration accepte d’évoluer vers la reconnaissance de parcours aidés et une formation rémunérée dans le temps de travail, qui donnent naissance aux entreprises d’insertion. Celles-ci portent l’ambition à la fois de créer des étapes vers l’emploi dit ordinaire et une dynamique de partenariat avec les entreprises classiques pour qu’elles assument leur part de responsabilité d’un emploi pour tous. Dans le premier élan de ce courant de formation et d’accès renforcé aux droits, de nombreuses personnes passent des parcours d’insertion à l’emploi classique, confirmant qu’ils ne sont pas coupables de leur situation mais que, bien au contraire, c’est « le système qui s’emballe » comme on commence à le dire. Dans cet élan porteur, ATD Quart Monde passe le relais de ses ateliers pour retourner dans la rue rencontrer les personnes hors projets. Avant de disparaître en 1988, le père Joseph Wresinski invite à relever le défi informatique qui s’invite comme nouvel acteur économique, en particulier au niveau de la communication. Des actions sont menées dans ce sens à travers le monde sans réussir à suivre la rapidité de cette révolution technologique et relationnelle.

Le ralentissement de la croissance et le chômage de masse viennent mettre à mal l’élan de la formation et de l’insertion et font passer un cran de plus aux plus pauvres dans l’exclusion, celui de l’inutilité. En France, le sursaut de la loi d’orientation contre les exclusions de 1998 vient proposer une ambition globale de lutte contre les exclusions qui implique un volontarisme de la part des acteurs politiques et sociaux auxquels ils ne sont pas disposés dans un contexte de crise qui s’approfondit.

Dans les pays du Sud, la « Cour aux cent métiers » au Burkina Faso et en Centrafrique, la coopérative agricole et artisanale au Guatemala, et bien d’autres initiatives d’ATD Quart Monde(4) à cette même époque, relèvent le défi d’offrir aux plus pauvres les moyens de participer au développement en cours dans leurs pays.

 

1999-2010 : la mondialisation et la nouvelle économie de l’information en marche, en même temps qu’une crise économique durable.

La nouvelle économie de l’information invite à relever de nouveaux défis, dès le point de départ hors de portée des plus pauvres à travers le monde.

Le Mouvement ATD Quart Monde engage à la fin des années 1990 une large recherche : « repenser l’activité humaine »(5), afin de mettre à jour sa connaissance et de réorienter ses propres actions et son message en direction des acteurs politiques et économiques. Le diagnostic posé sur les périodes précédentes a le mérite d’être clair et sans détour : les plus pauvres se sont épuisés dans les décennies précédentes à essayer de faire le chemin qui les séparaient des modèles économiques en cours, lesquels n’ont tenu aucune de leurs promesses. Les plus pauvres sont aujourd’hui relégués dans l’inutilité totale et subissent un gâchis humain sans précédent. Le défi à relever fait revenir aux premières actions dans le bidonville des années 1950 : vivre, travailler et apprendre ensemble pour ne pas remettre à demain « cet autre monde possible », en partageant le travail et l’emploi. C’est ainsi que naît la première entreprise, Travailler et apprendre ensemble, à Noisy-le-Grand(6), suivie par deux autres initiatives similaires à Madagascar(7) et au Guatemala(8).

L’alternative en cours relève un défi plus grand que ceux des deux périodes précédentes, celui d’anticiper sur les tendances des périodes suivantes. Et enfin celui de faire justice aux hommes et aux femmes n’ayant cessé de nous apprendre au cours de l’histoire que la plus grande richesse qui puisse être produite, est celle à laquelle tous les hommes et les femmes ensemble peuvent contribuer.

Notes de base de page numériques:

1 Entreprise réunissant des personnes d’horizons très différents, certaines ayant une expérience de la grande pauvreté, d’autres non, qui choisissent de s’associer pour repenser l’entreprise autrement. Projet pilote d’ATD Quart Monde à Noisy-le-Grand (France), au Sénégal, au Guatemala et à Madagascar (MMM). Voir le site : http://www.ecosolidaire.org/
2 Xavier Godinot, On voudrait connaître le secret du travail, Éd. Quart Monde, 1995, 350 pages.
3 Disponible à : http://ecosolidaire.org/ page d’accueil, rubrique contacts.
4 Voir ces actions via les sites nationaux : http://www.atd-quartmonde.org/-Europe,35-.html
5 Voir par ex.: Repenser l’activité humaine, Dossiers et documents de la RQM,
6 Voir l’article de David Régnier, page 19.
7 Voir l’article de Marie Isabelle Razafiarinosy, page 35.
8 Voir l’article de Álvaro Iniesta Perez, page 37.

 

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